« Mords-le là, espèce de… ! » hurla l’officier allemand. Le prisonnier eut à peine le temps de comprendre ce qui allait se produire…

Première partie. Le meilleur ami de l’homme.

Mars 1944. Le camp de Buchenwald s’éveilla enveloppé d’un brouillard glacial qui s’accrochait aux vêtements et glaçait jusqu’aux os. Mais ce matin-là, ce n’était pas le froid qui faisait frissonner les soixante mille prisonniers alignés sur la place d’armes.

Le silence était anormalement dense, presque palpable. On n’entendait ni toux, ni murmure, seulement le froissement des uniformes et le claquement sec des bottes sur le gravier humide. Chacun savait instinctivement que quelque chose d’inhabituel allait se produire.
Les chiens furent les premiers à apparaître. De grands bergers allemands, musclés, impeccablement dressés, tirant sur leurs laisses. Leurs yeux vifs balayaient les rangs avec une attention fébrile. Certains prisonniers baissèrent la tête. D’autres fixèrent le sol, comme si la terre pouvait les engloutir.
Parmi les détenus se trouvait Jakob, ancien instituteur venu de Prague. Il serrait les poings dans ses manches trop courtes, essayant de ne pas trembler. Il avait appris, au fil des mois, que toute réaction visible pouvait être interprétée comme une provocation.
Les chiens faisaient partie du quotidien du camp. On les appelait parfois « le meilleur ami de l’homme », avec un humour amer que seuls ceux qui survivaient encore pouvaient comprendre. Ici, l’animal était une arme, prolongement vivant de l’autorité.
Un officier s’avança, suivi de près par un sous-officier tenant fermement une laisse. Le chien, haletant, semblait impatient. Sa queue battait l’air, non par joie, mais par excitation conditionnée.
— Regardez bien, cria l’officier. Voilà ce qui arrive à ceux qui oublient leur place.
Un prisonnier fut extrait des rangs. Il était jeune, le visage creusé, les yeux cernés. Personne ne savait exactement ce qu’on lui reprochait. Peut-être un bouton mal fermé. Peut-être un regard jugé insolent. Dans le camp, la faute importait moins que l’exemple.
Jakob sentit son estomac se nouer. Il connaissait cet homme. Ils avaient partagé une soupe claire la veille, échangé quelques mots à voix basse sur un livre qu’ils avaient aimé autrefois. Rien de plus.
L’officier s’approcha du prisonnier, le tourna légèrement pour que tous puissent voir son visage. Le chien grognait doucement, comme s’il attendait un signal invisible.
— Mords-le là, espèce de… ! ordonna l’officier en pointant du doigt.
Le temps sembla se ralentir. Le prisonnier eut à peine le temps de comprendre ce qui allait se produire. Son regard chercha instinctivement une issue, une explication, peut-être un miracle.
Le chien bondit.
Certains détournèrent les yeux. D’autres restèrent figés, incapables de bouger, comme pétrifiés par la peur. Jakob sentit ses jambes faiblir, mais il se força à rester droit. Il avait appris que tomber attirait l’attention.
Les cris furent étouffés par les ordres hurlés et les aboiements. L’officier observait la scène avec une satisfaction glaciale, comme un professeur corrigeant une leçon par la terreur.
Puis, aussi brusquement que cela avait commencé, tout s’arrêta. Le chien fut rappelé, félicité d’une tape sur le flanc. Le prisonnier resta au sol, immobile. On ne vérifia pas s’il respirait encore.
— Qu’on l’emporte, dit simplement l’officier.
Deux détenus sortirent des rangs, portèrent le corps sans un mot, les yeux vides. La routine reprenait déjà sa place.
Le brouillard se dissipait lentement, révélant la grisaille familière des baraquements. Comme si rien d’exceptionnel ne s’était produit.
Pour Jakob, pourtant, quelque chose s’était brisé. Il pensa aux chiens qu’il avait connus avant la guerre, aux promenades dans les parcs, aux enfants riant en lançant des bâtons. Ici, cet animal, dressé par l’homme, était devenu le symbole le plus pur de la déshumanisation.
Le meilleur ami de l’homme, répétait-on parfois. Mais à Buchenwald, l’homme avait appris à transformer l’amitié en outil de domination.
Le rassemblement prit fin. Les prisonniers furent dispersés vers leurs kommandos respectifs. Chacun emportait avec lui l’image gravée de la scène, un avertissement silencieux.
Jakob marcha mécaniquement, le regard fixe. Il savait que survivre signifiait se souvenir, mais aussi apprendre à enfouir certaines images très profondément, pour ne pas devenir fou.
Ce matin-là, à Buchenwald, le brouillard s’était levé. Mais le froid, lui, s’était installé ailleurs, dans un endroit où aucun manteau ne pouvait protéger : au cœur même de ceux qui avaient tout vu et qui devaient continuer à vivre comme si de rien n’était.
Pour Jakob, pourtant, quelque chose s’était brisé. Il pensa aux chiens qu’il avait connus avant la guerre, aux promenades dans les parcs, aux enfants riant en lançant des bâtons. Ici, cet animal, dressé par l’homme, était devenu le symbole le plus pur de la déshumanisation.
Le meilleur ami de l’homme, répétait-on parfois. Mais à Buchenwald, l’homme avait appris à transformer l’amitié en outil de domination.
Le rassemblement prit fin. Les prisonniers furent dispersés vers leurs kommandos respectifs. Chacun emportait avec lui l’image gravée de la scène, un avertissement silencieux.
Jakob marcha mécaniquement, le regard fixe. Il savait que survivre signifiait se souvenir, mais aussi apprendre à enfouir certaines images très profondément, pour ne pas devenir fou.
Ce matin-là, à Buchenwald, le brouillard s’était levé. Mais le froid, lui, s’était installé ailleurs, dans un endroit où aucun manteau ne pouvait protéger : au cœur même de ceux qui avaient tout vu et qui devaient continuer à vivre comme si de rien n’était.